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  • 9.2 De Groux sauve Zola du lynchage

    christgroux.jpgHenry de Groux va se passionner pour l'Affaire Dreyfus. Depuis le 7 février 1898, il suit de près le déroulement du procès d'Emile Zola. Le 9 février, grâce à son ami Chincholle du Figaro, il pénètre dans le Palais de Justice et assiste à la séance très animée. Ce qu'il va rapporter dans son Journal est un témoignage saisi sur le vif dans l'ambiance désordonnée de la fin de séance :

    "... J'attends quai de l'Horloge la sortie de la foule qui s'écoule avec animation. Il y a de l'orage dans l'air mais je vais être bientôt le témoin d'une des scènes les plus ignobles que j'ai vues de ma vie. Zola apparait soudain sur les marches du grand escalier du Palais, entouré d'un groupe d'amis assez compact, et poursuivi par les huées d'une bande énormes de gens de tout les mondes. A ces huées répondent les acclamations des amis de Zola. Les sergots craignent une bagarre et ferment précipitamment la grande grille de la cour du Palais. Il s'en suit une collision entre partisans et adversaires de Zola, ceux-ci en nombre dix fois supérieur. Tout me fait comprendre et pressentir que, manifestement, on en veut à la vie même de Zola et que le but manifeste est de le faire disparaître dans une bagarre de ce genre : c'est honteux ! Zola néanmoins veut gagner la sortie de gauche restée entrouverte. A ce moment, par une sorte de complicité policière, il est poussé seul dans la rue encombrée de la plus vile populace qui se met à hurler à la mort avec frénésie en levant sur lui cannes, gourdins et projectiles de tout genres. Zola (que deux sergots seuls aident à grand-peine à parvenir jusqu'à sa voiture sur la place en face) exténué d'émotion, visiblement se sent perdu et c'est avec une énergie désespérée qu'il lutte contre tous ces forcenés qui s'apprêtent tout simplement à le lyncher. En l'apercevant, un cri sort de ma poitrine qu'il m'eut été, l'eussé-je voulu, impossible de réprimer : "Vive Zola" ! Et je me précipite vers Zola que j'aide de mon mieux à franchir ces ignobles hordes soudoyées très probablement, complices d'une machination certaine. J'attrape pas mal de coups destinés à Zola, qui peut enfin être poussé dans sa voiture qui l'emporte enfin plus mort que vif, poursuivi par une meute d'assassins... Le coeur défaillant moi-même de dégoût et de colère, je suis ces misérables jusqu'au Pont Saint-Michel où, reconnu et arrété par les effrayants drôles qui avaient assailli Zola, je suis à mon tour accablé d'invectives : "Vendu", "Juif", "Prussien" -que sais-je? - et même menacé d'être jeté dans la Seine. Deux sergots viennent et parviennent assez vite à me dégager de cette étreinte abjecte et lâche de la foule. De ma vie, je n'oublierai cette scène."

    Ces propos consignés à chaud par de Groux sont chargés de l'émotion de l'homme convaincu que "la fragile justice condamne". C'est cette même émotion , pressentie dans son oeuvre "Le Christ aux Outrages" (ci-contre*) , qui lui fait comparer Zola au Christ que Ponce Pilate va comdamner sous la pression de la foule. "Encore une fois, il faudra que le Juste périsse. Pauvre Zola !" écrit-il ce même jour.

    (*) Le Christ aux outrages - 1888-1889 - visible en Avignon au Palais du Roure, Fondation Flandreysy-Espérandieu.

    Pauvre France perdue et fractionnée dans cette affaire Dreyfus. Le combat divise en deux une France sans repères. De Groux, lui-même, dut se battre pour sauvegarder son amitié avec Léon Bloy qui, comme beaucoup de personnes sincères dans leur fort intérieur, pensaient alors que la mort de Zola, lapidé ou lynché par la foule ne serait qu'un châtiment mérité depuis toujours. Même le brave Cézanne, dont l'amitié avec Zola a pris froid depuis longtemps s'exclame à propos d'Emile : "Il l'ont mené en bateau..."

    C'est après cet épisode que De Groux fit les lithographies de Zola. Il n'en fût pas toujours remercié. Le 27 juillet 189?, de la main de Marie de Groux, il note :

    " J'apprends que Maurice Leblond (Gendre de Zola et époux de Denise) s'est emparé sans ma permission de mon portrait de Zola pour sa brochure sur Zola et les jeunes qui est une chose, à mon sens, superficielle et idiote. Je lui écris une lettre de protestation."

     

  • 9.1 Zola et Henri de Groux

    degroux1.JPGSur Delcampe, les vieux papiers sont une source infinie de surprises. Il y a quelques années, ma recherche sur Zola me conduisit à un portrait de l'artiste que proposait un vendeur. Celui-ci m'informait qu'il avait trouvé ce portrait dans un lot de vieux papiers déniché quelque part en Belgique. A sa réception, la surprise fut de taille en constatant qu'il s'agissait en fait d'une lithographie originale signée et identifiée par son auteur. L'identification de celui-ci ne fut pas très difficile et son histoire fut à l'origine de la découverte d'un personnage qui, bien que réservé et dissimulé dans sa vie d'artiste, mérite, comme Achille Emperaire, que l'on s'y attarde. La lithographie était l'oeuvre d' Henri de Groux et elle avait une histoire que je vais vous conter à présent.

    Mes contacts avec Pierre Pinchon qui, avec Rodolphe Rapetti, est l'auteur du texte qui accompagne "le Journal d'Henry de Groux" paru aux Editions Kimé (INHA) en 2007, m'ont permis de situer cette oeuvre. Que Pierre Pinchon en soit ici vivement remercié. Cette lithographie est référencée dans le catalogue dressé dans "La Plume" du 30 juin 1899 qui, dans cet exemplaire spécial consacré à Henri de Groux, présente trois lithographies de Zola. Celle-ci porte le N° 69 en page 279. Tirée sur papier de chine (papier ordinaire). Henri de Groux les réalisa en les gravant directement sur la pierre à partir de portaits de l'écrivain réalisés par Nadar. Les conditions et les circonstances de ce travail vous seront rapportées dans deux prochaines notes. Elle seront le témoignage sur un artiste oublié, certes original, paradoxal et visionnaire, mais qui retrouve aujourd'hui la place qu'il méritait d'occuper depuis toujours.

  • 8.3 Le lithographe : Fernand Mourlot

    Ma carte de Noël devait me réserver une deuxième surprise. La deuxième lettre transmise par la Fondation Gunter Böhmer était aussi rédigée par le même personnage, J. O'Meara. Mais cette deuxième lettre, adressée le 23 décembre 1938, à la veille de Noël, l'était à Fernand Mourlot, 18 Rue de Chabrol à Paris. Dans cette lettre, il demande à Fernand Mourlot de vouloir bien remettre à Monsieur Böhmer les six exemplaires sur Japon qu'il avait gardé sous macules. Le mot "macule" désigne des feuilles que l'on intercale entre les feuilles fraichement imprimées pour éviter de tâcher le verso de ces feuilles. L'impression de la carte est donc toute fraîche...

    emourlot015.jpgFaut-il présenter Fernand Mourlot ? Son nom est désormé associé à la lithographie d'art. L'époque où il réalise ce document en 1938 fera date et cette carte fait partie des prouesses artistiques mais aussi techniques de ce génie de l'art graphique. Hervé Bordas, le petit-fis de Fernand Mourlot, m'a aimablement rapporté que l'artiste rêvait de reproduire la Tapisserie de Bayeux. Cette carte de Noël en est l'illustration et cette réalisation d'une bande dessinée de 4 mètres est déjà une performance technique étonnante en 1938.

    Vous pouvez lire ci-contre, sur le site que Hervé Bordas consacre à son grand-père, les détails sur sa vie et son oeuvre réalisée en grande partie dans l'imprimerie au 18 de la rue de Chabrol. Cette rue est déjà célèbre qui fût le théatre du "Fort Chabrol", celui d'une autre imprimerie où, en 1899, Jules Guérin publiait "l'Antijuif" au n° 51. Ce repère antidreyfusard est assiègé pendant 38 jours par la police. Jules Guérin et ses hommes finiront par se rendre le 20 septembre 1899.

    Le nom de Fernand Mourlot restera associé à l'affiche d'art. Débutant en 1930 avec l'exposition Delacroix, puis Vlaminck et Utrillo vinrent rue de Chabrol. Puis ce sera un défilé d'artistes peintres célèbres comme Picasso, Matisse, Chagall, Miro, Braque, Bonnard, Dubuffet, Léger, Giacometti ... Nous pouvons y ajouter aujourd'hui le nom de Gunter Böhmer.

    Je veux associer aussi à cette carte ses pressiers , le père Tutin et Célestin qui y ont certainement collaboré à l'époque en apportant à cet art nouveau le génie des innovations.

    Pierre Cabanne rapporte dans "Cinquante ans de lithographie", extraits © Pierre Bordas et fils éditeurs, 1983 les propos de Paul Valéry qui déclare :

    "La lithographie est peut-être de tous les moyens graphiques d'accompagner un texte celui que la poésie appelle de préférence".

    J'y ajouterai qu'en plus, comme on s'en rend compte avec la lithographie de cette carte, nul n'est besoin de texte pour que la poésie s'y exprime.