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  • 11.7 Zola s'engage, Rodin se désengage

    Etudes Rodin.gifEn cette fin d'année 1894, la lettre que Zola envoie à Rodin depuis Rome n'est pas étrangère à l'agitation qui rêgne à Paris. En effet, tous les efforts de conciliation entrepris par Jean Aicard à la tête de la Société des Gens de Lettres sont régulièrement anéantis par Alfred Duquet : comment la commission de la SGDL récupèrerait-elle les sommes avancées à Rodin ? un Rodin viellissant, fatigué et malade qui multiplie toutefois ses études (ci-contre). En cas de mort de celui-ci, ces sommes seraient considérées acquises à la succession ! Rodin, informé de ces inquiètudes dépose les sommes perçues à la Caisse de Dépôts et Consignations jusqu'au jour où il livrera la statue. On accorde donc à Rodin un nouveau délai mais la Caisse refuse le dépôt, celui-ci n'étant pas considéré comme ferme et dépourvu de conditions résolutoires de propriété... Au plus fort de l'agitation, le Comité décide de faire comparaitre Rodin et ses conseillés juridiques. Le 29 novembre, devant les contradictions provoquées par la situation, Jean Aicard, atteint dans sa position de Président de la SGDL, va présenter sa démission et se retire laissant ses confrères dans une totale consternation. C'est la tornade qui déclanche la lettre de Zola, averti par ces remous qui lui parviennent jusqu'à Rome.

    La situation restera troublée dans les années qui suivront : aux attaques des détracteurs succèdent les soutiens des fidèles. Mais en 1897, Rodin n'a toujours pas livré la statue. Il n'est pas une séance du Comité, qui pendant ces années tumultueuses, ne sera consacrée au sujet : comment désengager Rodin ?

    L'affaire Dreyfus a éclaté. Zola s'y est déjà engagé. Mais celà ne l'empêche pas, pour autant, de réaffirmer ses sentiments pour Rodin. A sa manière, il apporte une nouvelle preuve de sa détermination dans une courte lettre adressée au délégué de la SGDL, le 25 avril 1898 :

    Mon cher confrère, Il y a huit ans, dans le Figaro, lorsque j'ai demandé une statue à Rodin pour Balzac, j'ai dit que je donnerais 1000 francs. Je vous les envoie. Cordialement à vous.

    A cette date, Rodin décide de présenter sa statue au Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts dont il préside la section sculpture : on allait enfin découvrir l'oeuvre.

    On m'arrache mon travail !

    Ce cri  d'angoisse traduit l'incertitude de Rodin qui sait déjà qu'il ne va pas réussir à convaincre. L'imposante statue se dresse sous la haute verrière du Champs-de-Mars, drapée dans sa robe de plâtre, sous les regards d'une foule partagée entre silence et stupéfaction. Rires, indignation, incompréhension totale. Tous les qualificatifs les plus hardis sont utilisés : "Menhir à face humaine", "fumisterie sans nom"... même la visite du Président de la République Félix Faure fait tâche : celui-ci passe devant la statue en lui tournant le dos.... Il n'y a que Emile Bourdelle qui exulte  pour s'écrier :

    "ça c'est charmant (il désigne "Le baiser" que Rodin a voulu exposer aux côtés du "Balzac")" mais ça n'existe pas auprès de l'autre : le Balzac est cent fois plus fort. Quelle sculpture ! Il nous montre à tous la route à suivre, Rodin !"

    C'est une nouvelle grande querelle d'art qui rappelle la bataille d'Hernani, le Tannhausser de Wagner, l'Olympia de Manet ou les tableaux refusés de Cézanne... Mêmes refus, mêmes louanges. L'esclandre total qui en découle est une bonne opportunité qui s'offre au Comité qui, après de nombreuses et tapageuses discussions  publie une déclaration cinglante :

    "Le Comité de la Société des Gens de Lettres a le devoir et le regret de protester contre l'ébauche que M. Rodin expose au Salon et dans laquelle il se refuse à reconnaître la statue de Balzac."

    L'annonce du refus va bouleverser Rodin qui ne comprend pas . Il déclare à Chincholle :

    "... vous qui étiez du Comité, vous savez que mon traité est en règle, qu'on a pas à discuter ma statue... Mais plaider ! Perdre du temps ! ce que je veux c'est la paix, l'oubli, le travail...

    Le préjudice est total, Rodin doit renoncer à ses droits et est convié à reprendre sa statue...  (à suivre....)

     

  • 11.6 Zola : Le Balzac de Rodin, l'attente...

    Balzac.jpgLa fin de l'année 1891 va marquer un grand tournant dans l'existence de Zola. D'abord, une seconde paternité clandestine en septembre de la même année va rendre délicate la double vie qu'il cache à Alexandrine son épouse. Quand celle-ci va apprendre la liaison d'Emile avec Jeanne Rozerot, le 10 novembre, c'est le drame qui pénêtre dans le foyer Zola qui frise la catastrophe : on parle même de séparation. Emile est perturbé par la situation jusqu'en 1895, date à laquelle Alexandrine l'acceptera, consciente de garder son statut d'épouse. Pendant cette période difficile, Emile Zola n'aura que peu de temps à consacrer à Rodin.

    Rodin est un artiste et sa création artistique est bien incapable d'accepter le délai qu'on lui avait fixé. En mai 1893, malgré l'acharnement de Rodin, celui-ci n'est pas prêt à livrer son ouvrage. Ne voyant rien venir, un groupe de souscripteurs, probablement activés par des détracteurs, adresse une réclamation à la Société des Gens de Lettres. La fronde est menée par M. Alfred Duquet qui fait part d'une réelle animosité :

    "La statue ne sera jamais achevée"

    En juillet 1893, Rodin invite la commission dans son atelier. Celle-ci est frappée devant les esquisses de Rodin, "Un Balzac étrange, ayant l'attitude d'un lutteur semblant défier le monde, jambes très écartées, ventre énorme, choquant, difforme ... On représenta respectueusement à Rodin qu'il aurait pu le figurer à un autre âge" (Chincholle - Le Figaro). Rodin comprit ou ne comprit pas : il demanda un délai.

    La tempête que craignait Zola éclatait. Celui-ci apaisa le tumulte en faisant appel au respect du travail de l'artiste et sa diplomatie évita le procès que certains voulaient mener. Un nouveau délai fût donc accordé à Rodin jusqu'au printemps 1895.

    Zola arrive au bout de son mandat de président et abandonne son siége de la SGDL à Jean Aicard, un poête romancier, lui aussi admirateur de Rodin. En quittant la SGDL, Zola qui quitte Paris pour Rome, pressent le tumulte et préfère en averir son succésseur :

    "J'ai laissé pendante à la Société une question grosse d'orage, la question de la statue de Balzac. Vous allez avoir les plus grands ennuis, je vous en préviens amicalement....[  ]  Vous chercherez un terrain d'entente. Un procès ferait perdre du temps à l'artiste et ne serait pas pour faire aimer la Société.  ... la bourrasque approche..."

    En effet, la bourrasque gronde. En mai 1894, la commission s'est rendue à nouveau chez Rodin et juge le projet "artistiquement insuffisant" et considère la statue comme "une masse informe, une chose sans nom, un colossal foetus." En plus, L'état de santé de Rodin exaspère la commission. Zola, depuis Rome, écrit en décembre 1894, une lettre pathétique à l'artiste :

    "Mon cher Rodin, Au milieu de mes continuels déplacement en Italie, les journaux de France me parviennent difficilement, et je n'ai pas toujours le temps de les lire. J'arrive donc bien tard pour vous dire mon chagrin de tout le bruit facheux qui vient de se faire autour de la statue de Balzac. Vous savez quelle admiration j'ai pour vous et combien j'ai été heureux que le grand sculpteur que vous êtes fût chargé de glorifier le plus grand de nos romanciers, notre père à tous. Et c'est pourquoi, sans attendre mon retour, je veux vous adresser une ardente prière. Je vous en supplie, au nom du génie, au nom des lettres françaises, ne faites pas attendre Balzac davantage. Il est votre Dieu comme il est le mien ; passez vos jours, passez vos nuits s'il le faut, pour que son image règne enfin au milieu de notre immortel Paris. Songez que celà dépend de vous, que vous seul retardez l'échéance. Certes vos droits d'artiste consciencieux sont absolus : je ne vous ai jamais préssé, mais Balzac attend, et il ne faudrait pas que sa gloire souffrît trop longtemps encore du légitime soucis que vous avez du vôtre. Exaucez-moi, c'est mon coeur qui parle pour votre honneur lui-même, car je vous aime autant que je vous admire. Bien affectueusement à vous."

    On ne peut être plus suppliant, on ne peut être aussi plus formel. La supplique de Zola sera-t-elle assez forte pour dynamiser la création de Rodin ? A suivre...

     

  • 11.5 Zola est-t-il l'inspirateur de Rodin ?

    Au soir du 6 juillet 1891, Zola peut être content de lui. Rodin sera donc désigné pour réaliser la statue de Balzac. Pourtant ce fut moins facile qu'on le pensait : le choix de Rodin est loin de rassembler une forte majorité au sein du Comité de la Société des Gens de Lettres. Entre les deux candidats en lice la bataille fût rude : Marquet de Vasselot et Rodin obtinrent chacun 9 voix au premier tour et il y a un bulletin blanc. Le deuxième tour verra Rodin l'emporter avec 12 votes contre 8. Majorité certes mais unanimité non.

    Le 8 juillet, Rodin écrit à Zola :

    "Mon cher Maître, Grâce à vous, me voilà le sculpteur de Balzac et patronné par Emile Zola. Me voilà encadré de manière redoutable... Vous me serez d'un grand secours pour les idées à avoir, car pour le moment je n'en ai pas et vous avez certainement pensé au monument ..."

    Zola passe la semaine du 13 juillet à Paris où il envisage d'aller voir à Longchamps la Revue du 14 Juillet et il en profite pour recevoir Rodin le  mercredi 15 dans son appartement de la rue de Bruxelles. Une longue conversation s'établira entre les deux hommes et l'on peut penser que la statue qui est aujourd'hui à Vavin, Boulevard Raspail est, quelque part, née de l'échange entre les deux artistes. Bien sûr, Zola avait sa petite idée... Bien sûr, Zola la transmettra à Rodin. Ce que certains ont interprété comme une austérité monolithique serait-il, en fait, la transcription par Rodin de la vision zolienne ? Balzac, ouvrier des lettres, dominant le monde. La statue est pensée pour rayonner sur la foule et, comme le voulait Zola :

    "pour perpétuer le souvenir de Balzac sur la place du Palais-Royal".

    019.jpgLa tache de Rodin ne sera pas facile : il n'a pas été fait de masque mortuaire de Balzac et l'iconographie est restreinte. Sur les conseils de Zola, Rodin lit Lamartine, et s'imbibe des pages que le poête consacre à Balzac et s'arrête sur la célèbre phrase :

    "C'était la figure d'un élément"

    Il séjourne en Touraine, pays de Balzac, relit "Le Lys dans la vallée", s'attarde sur les bords de l'Indre et tentera donc de "rencontrer" Balzac dans la population tourangelle. Il modèle les masques de plusieurs personnages rencontrés dans la région. En vain, il cherchera un vérité qui enfin surgira grace à Matthias Morardt, son ami de toujours, qui lui apporte un daguerréotype, merveilleux, magistral que possède Nadar. Gustave Geffroy, le célèbre critique d'art, écrira en 1893 :

    "C'est le Balzac des derniers jours, souffrant et grave, la main étendue à plat sur la poitrine comme pour dire le mal dont il meurt et attester son oeuvre immense interrompue."

    L'affaire est bien partie. Rodin sera en mesure de montrer à Zola sa maquette en argile en décembre et  celui-ci suivra, en personne, l'évolution de l'oeuvre. En janvier, Zola versera à Rodin le premier accompte de 5000 francs. La première bataille était gagnée : le train était sur de bons rails. (à suivre...)

     

  • 11.4 Zola écrit à Frantz Jourdain

    En fait, la statue de Balzac est le premier et grand combat que Zola va livrer au sein de la Société des Gens de Lettres. Zola, candidat à l'Académie en mai 1891, s'est vu refuser le fauteuil qu'il convoitait depuis le 21 mai au bénéfice de Pierre Loti. Sa fonction de Président de la SDGL , qu'il avait obtenue en avril, sera pour lui, le moyen de s'exprimer et de sortir de sa tanière : "On pouvait me prendre pour un ours, je le reconnais, Ce rôle m'a ennuyé. Je le reconnais aussi. Je suis heureux de me dépouiller de ma peau d'ours au milieu de vous."

    L'occasion est belle pour lui de donner enfin un influx nouveau à la réalisation de l'hommage rendu à Balzac qu'il souhaite depuis 1880, date où il s'indigne de l'absence de geste à la mémoire de l'auteur de la Comédie humaine. Il y avait bien eu commandite en 1887 d'une statue de Balzac par la SGDL à Henri Chapu, mais celui-ci décède le 15 avril 1891, laissant son travail inachevé. Or, il se trouve que Frantz Jourdain avait proposé le nom de Rodin sans succès. Ce décès est un élément qui permet à Zola de reconsidérer la commande de la SGDL. D'autant plus qu'il y a un deuxième problème : Zola et la nouvelle commission sont réticents quand à l'emplacement souhaité par Chapu au Palais-Royal dans la Galerie qui est jugée mal fréquentée. Il la préfèrerait Place de l'Opéra, par exemple "au milieu de la grande foule".... Et le 13 juin, il obtient du préfet de la Seine, le fameux Eugène Poubelle, l'accord sur l'emplacement de la Place du Palais Royal : "Notre cher Paris vous devra ce nouveau service, d'avoir pu glorifier dignement le génie".

    La décision est prise et Zola profite des circonstances pour demander un desistement à Antonin Merciè qui avait succédé au projet de Chapu et que celui-ci accorde sans grande difficulté. Zola se retourne sur Frantz Jourdain et sa première proposition : Rodin.

    Frantz Jourdain.jpgQui est Frantz Jourdain ? C'est un architecte ami de Zola. C'est homme, écrivain à ses heures, fréquente les salons littéraires à la mode dont celui des Daudet. C'est lui qui conseillera Zola dans ses oeuvres à chaque fois qu'il faudra faire référence à l'architecture (Au Bonheur des Dames) et qui sera, des années plus tard, à l'origine de l'immeuble de la Samaritaine (Ci-contre - Source Wikipedia). Il sera aussi un conseillé très suivi de Zola dans les modifications qu'il fera effectuer à Médan. Il est aussi à l'origine de l'habitat social. Ses visions et ses pensées vont bien sûr plaire à Zola qui va faire de lui, le successeur du projet quand il lui écrit ce 1er juillet 1891.

    "Mon cher Jourdain, l'affaire dont je vous ai parlé presse, et peut-être pourrons-nous arrêter le choix d'un nouveau sculpteur, dans notre séance de lundi [ 6 juillet ndlr]. Voyez-donc Rodin le plus tôt possible, persuadez-le que la statue doit avoir au moins quatre mètres, sans compter le piedestal, et voyez si le tout peut être exécuté et mis en place pour la somme de trente mille francs. Dans ce cas, il faudrait que Rodin m'écrivit tout de suite, en me demandant d'exécuter la statue (y compris le piedestal dont vous vous chargeriez) pour cette somme de trente mille francs. Il devra s'engager dans sa lettre à livrer le monument le 1er mai 1893. Enfin, qu'il indique aussi la hauteur de l'ensemble. Toudouze, qui s'est occupé de l'affaire avec Mercié, ira sans doute vous voir de ma part, pour vous donner tous les détails nécessaires ; et vous pouvez lui confier la lettre de Rodin, qu'il me remettra lundi avant la séance"

    Le lundi 6 juillet, le comité de la SGDL portait dans son registre n°13, sous la signature de son Président Emile Zola son choix d'Auguste Rodin pour la réalisation de la statue de Balzac.

    Zola venait de gagner la première bataille d'une guerre qui est  loin de s'achever... A suivre...