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  • 17.3 Elie Berthet : un trait de "désunion" entre Balzac et Zola ?

    Elie Berthet, Balzac et Zola ont un dénominateur commun : leur fonction au sein de la Société des Gens de Lettres. Trop jeune en 1850 (à peine onze ans à la mort de Balzac), Zola n'a pas rencontré l'auteur de la Comédie humaine. Ce n'est pas le cas d'Elie Berthet qui, né en 1815, a parfaitement connu Balzac et Zola, qu'il a cotoyés, l'un comme l'autre, à la SGDL à des époques différentes. On peut donc considérer Elie Berthet comme un trait d'union entre les deux hommes. Trait d'union certes dans la chronologie de leur vie, mais trait de "désunion" si l'on considère les possibles rapports que Berthet eut avec les deux écrivains... Il n'en fallait pas moins pour que ma curiosité soit captivée par le sujet. Aussitôt, j'ai dressé la liste d'au moins quatre questions que je soumets maintenant aux lecteurs de ces lignes :

    1) Quels rôles exacts furent tenus par Balzac et Berthet dans la fondation de la SGDL ?

    2) Quels rapports documentés peut-on évoquer à propos de Balzac et de Berthet ?

    3) Quels rapports documentés peut-on évoquer à propos de Berthet et de Zola ?

    4) Le roman "Les houilleurs de Polignies" d'Elie Berthet a-t-il influencé le "Germinal" de Zola ?

    Au bout de ces quatre questions il y a une partie de la réponse à une cinquième question :

    5) Comment un homme comme Elie Berthet dont la riche littérature était connue dans son siècle, a-t-il été "oublié" au XXe siècle ? Hd'H se propose dans ses notes d'y répondre puis d'apporter enfin à sa mémoire l'éclat qu'elle mérite.

    Je tiens de la propre arrière-arrière petite fille d'Elie Berthet, un certain nombre de propos de famille sur l'écrivain. Il y est notemment rapporté son rôle majeur dans la création de la SGDL et une relation souvent distante avec Balzac et Zola. Merci à toute personne susceptible de me lire, et qui possède réponse, de me documenter sur le sujet.

    J'ai trouvé chez Eugène de Mirecourt, dont nous avons déjà évoqué l'ouvrage sur Berthet dans une précédente note, l'anecdote suivante :

    A l'époque où il était secrétaire de Desnoyers [ Directeur du "Siècle"], il voyait souvent Balzac. Celui-ci semblait le remarquer à peine et ne lui adressait jamais la parole. Un jour Elie rencontre dans la rue l'illustre père d'Eugénie Grandet. Balzac venait de porter de la copie chez l'imprimeur. Il était fort mécontent de n'avoir pas trouvé là Desnoyers, qui seul pouvait lui ouvrir les portes de la caisse. Apercevant son jeune secrétaire [Berthet] , il vint à lui , le chapeau sur la tête, et, lui touchant l'épaule de l'index :

    —Ah ! fit-il, vous direz à Desnoyers que j'ai remis la copie au journal.

    Puis il tourna les talons et disparut.

    Berthet s'acquitta, le soir même, de la commission. Desnoyers lui répondit :

    Je ne l'oublierai pas , il me l'a déjà fait dire par trois personnes.

    A quelques mois de là , Berthet rencontre Balzac précisément à la méme place. Gardant son chapeau sur la tête, il va droit à l'auteur du Lys dans la vallée , et reproduisant avec scrupule sa pantomime :

    — Ah ! fit-il, en lui touchant l'épaule de l'index, vous le lui aviez déjà fait dire par trois personnes !

    Balzac resta tout ahuri de cette leçon de politesse.

    zolachambre.jpg En attendant d'autres documents, je tiens déjà à souligner cette étrange coïncidence : les circonstances de la mort tragique de Zola ont étées décrites par Elie Berthet dans les  "Houilleurs-de-Polignies"-! Curieuses circonstances lues par Emile Zola en 1866, 36 ans avant son décès... La mort de Zola, encore mystérieuse, a été souvent relatée. Mais je pense encore que c'est-Henri Mitterand qui en fait la plus pudique évocation dans le tome III de sa biographie de Zola ("L'Honneur"-Fayard 2002). Il y rapporte les propos d'Alexandrine Zola qui, restée en hauteur sur le lit, a pu survivre au monoxyde de carbone accumulé au point bas de l'estrade où se situait le lit du couple (Voir photo ci-contre). Il n'en fût pas de même pour Zola "resté étendu au pied du lit". Sans le savoir, en lisant Berthet en 1866, Zola découvrait, ce jour là, le mal qui allait le détruire en 1902 :

    "Le grisou, en effet, avait disparu à la suite de l'explosion, mais il s'était formé de l'acide carbonique. Ce gaz non moins redoutable que le premier, étant, comme on sait, plus lourd que l'air, s'accumulait sur le sol de la mine. La flamme de la lampe, au lieu de s'allonger et de prendre des teintes bleues, comme dans l'hydrogène carboné, pâlissait maintenant et menaçait de s'éteindre. Ce signe alarmant aurait dû avertir les jeunes filles du danger de rester ainsi agenouillées ; mais elles en ignoraient l'importance."

    (A suivre...)

     

     

     

  • 17.2 Elie Berthet : le voyageur sédentaire

    Mirecourt.jpgOn doit à Eugène de Mirecourt (ci-contre) le coup de projecteur qui éclaire le personnage, au combien attachant, d'Elie Berthet. En 1867, un an après la publication des Houilleurs de Polignies, ce journaliste littéraire va éditer une plaquette et non sans humour, il laissera une image étonnante du romancier en racontant de multiples anecdotes sur la vie écoulée d'Elie Berthet.

    Une enfance un peu effacée au sein d'une famille de six enfants où ses frères médecin et inspecteur d'école primaire lui font de l'ombre, Elie Berthet va passer une "enfance chétive et faible" selon les propres écrits de Mirecourt. Il ne faut pas chercher plus loin l'origine de sa passion pour les livres et de la fuite des gamins bruyants qui perturbent les cours de récréation. Elie va compenser par une imagination fertile et par son autre passion pour les sciences naturelles. Il collectionne les papillons et l'entomologiste en herbe dévore la bibliothèque de son père qu'il connait par coeur dès l'âge de douze ans. Ce goût prononcé pour la lecture fit le désespoir de son père : une boulimie de livres sans frein (Mirecourt parle d'incontinence de lecture...) le fit enfermer par son père dans un pigeonnier pour contrôler cette frénésie. Elie, privé de livres se vengea sur le latin. Mirecourt raconte que Berthet fut alors aidé par sa jeune soeur :

    "Sa jeune sœur devint sa complice. Elle plaignait la dure captivité de son frère. Notre collégien matois profita de la pitié qu'il lui inspirait pour l'engager à cacher dans ses chiffons les volumes interdits, et à les lui faire parvenir dans son cachot aérien. On attachait le paquet de livres à l'extrémité d'une grosse ficelle dont le captif tenait l'autre bout. Ëlie tirait de sa fenêtre, et le tour était joué. Grâce à cet enfant secourable, il eut comme par le passé sa pitance intellectuelle du jour. Mais, ô catastrophe !  Un matin, l'habitant du pigeonnier, n'ayant pas su contenir sa vive impatience, communique, sans le vouloir, à la ficelle, une forte secousse. Le paquet de livres s'en va heurter contre les vitres de la chambre au-dessous, et les brise avec le plus épouvantable fracas. Aussitôt une tête se montre. C'est la tête de M. Berthet père. Il voit la bibliothèque frauduleuse qui se balance dans l'espace et la saisit au passage. L'expédient de la ficelle n'était plus possible. "

     Un jour Elie se mit dans la tête d'écrire une nouvelle et pour mener son oeuvre au bout, Elie Berthet, encore élève du collège s'adjoignit une aide. Les fonctions de cet adjoint furent de transcrire avec application ce que Mirecourt appelle les "élucubrations" de Berthet. Cette nouvelle ne fût pas perdue et fût publiée dans un recueil qui pris le nom de "La veilleuse" qu'il publia sous le pseudonyme d'Elie Raymond. Voulant vivre par lui même et ne dépendre de personne, il vend ses collections et "monte à Paris" promettant à son père de suivre des études de droit. Mais, comme Cézanne, il ne passa pas plus de six fois le portail de la fac de droit... dévoré qu'il était par sa fièvre littéraire. Ses deux amis, Edouard Ourliac et Alfred Houssaye lui fournissent une éditeur mais celui-ci traine les pieds prétextant que Berthet n'avait pas de nom... Mais ceux-ci arrivent à le séduire en présentant Berthet comme le roi  ... des pêcheurs de gardons. Ces premiers pas dans le roman seront à attribuer à cette réputation peu banale pour un écrivain. Plus tard, c'est l'appui de son logeur qui le fera rentrer au Siècle où il découvrit ses premiers feuilletons que le journal se mit à publier régulièrement. Je ne saurais énumérer ici les volumes publiés qui suivront : quatre vingt, cent, deux cent... que sais-je...

     "La fécondité d'EIie Berthet ne peut se comparer qu'à celle d'Alexandre Dumas seul, avec cette différence, que le premier n'a jamais eu l'ombre d'un collaborateur, et que le. second en a eu par milliers."

    Il devient célèbre par l'abondance de ses publications. Dans ses romans, il parcourt le monde au fil de ses livres... sans jamais quitter Paris... ou presque. Mirecourt écrit :

    "Ce romancier, qui a décrit tant de régions, n'a presque pas fait de voyages. Sa seule équipée de ce genre est une excursion de touriste au Puy-de-Dôme, faite en société d'un ami. [...] Aujourd'hui, dans ses promenades de naturaliste ou de chasseur, il ne dépasse guère le département de Seine-et-Oise."

    Ce grand voyageur sédentaire n'a pas fini de nous étonner et son nom claque au fronton des Préfectures :

    "— C'est bien dommage , disait Méry , après 1848, que Berthet, le bras droit du Siècle , ne soit pas nommé commissaire du gouvernement en Limousin, son pays natal, comme Altaroche vient de l'être en Auvergne.

    — Et pourquoi cela? lui demanda-t-on.

    — Dame! il aurait économisé beaucoup de temps à la République, attendu qu'en rédigeant les proclamations, sa signature aurait fait double emploi :

    Egalité, Fraternité, Elie Berthet. "

    (A suivre...)

     

  • 17.1 Emile Zola et Elie Berthet

    berthet.bmp.jpgAu hasard des discussions échangées avec une amie très proche, j'ai appris, avec surprise et non sans ravissement, qu'elle était l'arrière petite fille de Bertrand Elie Berthet. Cet écrivain, romancier du XIXe siècle, est plus connu sous le nom d'Elie Berthet, ayant "perdu" son véritable prénom de Bertrand que l'usage de celui d'Elie a fait oublier. Elie Berthet fait partie aussi de ces étranges oubliés de l'histoire que je me plais à réhabiliter dans Hd'H, tant l'abondance et la qualité de l'oeuvre méritent une forte mise en lumière. Solange, si tu me lis... je te remercie vivement de m'avoir permis la découverte de cet homme qui devrait occuper plusieurs pages d'Hd'H dans les prochaines semaines.

    "Feuilletoniste". C'est comme celà que l'on désignait ces écrivains qui déroulaient les intrigues de leurs romans au fil des publications régulières des journaux. Élie Berthet (1815-1891), est un infatigable feuilletoniste et romancier né à Limoges. Il est porté au rang des romanciers à succès populaire qui se firent connaitre, tant en France qu’en Europe et ses œuvres ont été traduites dans près d’une dizaine de langues -. Avec "Paris avant l’histoire", publié en 1885, Élie Berthet apparaît comme l’auteur du premier véritable roman préhistorique de la littérature. Mon intérêt fût encore plus vif quand je découvris ses liens avec Emile Zola. Berthet avait 25 ans à la naissance de Zola et ce dernier découvrit ses oeuvres quand il travaillait chez "Hachette et Cie" où ses fonctions de Chef de Publicité lui faisait animer "Le Bulletin du Libraire et de l'Amateur de Livres" que cette importante maison d'édition adressait à la profession. Zola quitta Hachette en 1866 pour "vivre de sa plume"; l'année même où Hachette publia le livre d'Elie Berthet "Les houilleurs de Polignies", première grand fresque qui se déroule dans le monde de la mine oû Berthet décrit la vie âpre et difficile des "borains". Zola écrira Germinal vingt ans plus tard et on retrouva le livre de Berthet, abondemment annoté par Zola, dans l'important dossier préparatif que l'écrivain constitua avant l'écriture de Germinal. Nous reviendrons, au fil de ces lignes, sur Berthet "inspirateur" de Zola. Plus tard Zola et Berthet furent "collègues" au sein du comité de la "Socièté des Gens de Lettres" et ce jusqu'à la mort d'Elie Berthet en février 1891, quelques mois à peine avant que Zola en prenne la présidence (voir notes sur "Le Balzac de Rodin"). Zola, à plusieurs reprises, devait lui rendre hommage : en particulier le 25 octobre 1891 lors de l'inauguration du buste d'Emmanuel Gonzalès, aussi fondateur de la SGDL,  Il s'y exprime en ces termes :

    "Je me risquerai, messieurs, à un souvenir personnel. J’avais quatorze ans, et c’était pendant le choléra de 1854, au fond d’un bastidon perdu de la Provence, où ma famille s’était réfugiée. Là, pendant les trois mois de ces vacances forcées, j’ai dévoré tout un cabinet de lecture, que ma grand-mère, femme courageuse, allait me chercher à la ville, par paquets de quinze et vingt volumes. Tous les grands conteurs, les Dumas, les Eugène Sue, les Féval, les Elie Berthet, y passèrent."

    Mais Zola ne fût pas toujours aussi tendre et reconnaissant envers Elie Berthet. Notemment en 1878, au moment où il publie, dans "Le messager de l'Europe", une étude sur les caractères du roman français comtemporain. Il y met au sommet ceux qu'il désigne comme "les princes du roman" que sont Flaubert, Daudet et Goncourt, dignes "descendants de Balzac" et tout en bas "les bacleurs de feuilletons" où il range Elie Berthet aux côtés de Paul Féval, de du Boisgobey, de Xavier de Montépin, etc...

    "On les compte par douzaines [...]. Des charretées de vieux bouquins, de plus en plus illisibles, qui finiront dans les greniers rongés par les rats."

    Pas tendre ce Zola que le succès encore récent de l'"Assommoir" rend peut-être un peu trôp exigeant...!

    Dans les pages qui viennent, je vous proposerai de voir plus clair dans le personnage d"Elie Berthet et de rechercher plus particulièrement l'étendue de la dette - si dette il y a - que Zola doit à Berthet. (A suivre...)

     

  • 16.5 Le (beau) livre de J. Grand-Carteret

    Livrecarteret.jpgMa recherche du "beau" livre de John Grand-Carteret, comme le désigne Gustave Geffroy dans sa lettre, fut aisée. Avec un peu de chance, j'en ai trouvé un exemplaire en Belgique dans un état suffisemment satisfaisant pour bien l'exploiter. Ce livre, imprimé le 12 mai 1885 par Binger Frères est édité par Louis Westhausser. Je découvris, en page de garde, qu'il portait un envoi de l'éditeur en personne destiné à un certain Monsieur Aubertin. Certains collages enlevés ou raturés me font penser que l'ouvrage a, autrefois, séjourné dans une bibliothéque où il était répertorié. C'est un exemplaire numéroté 21018506 qui porte, gravé sur sa tranche en lettres dorées l'inscription BIB.PR.LG.

     Westaussen.jpgLa pratique des éditeurs qui constituait à adresser des exemplaires d'ouvrages aux éminences culturelles était courante. Il est possibleque le "Monsieur Aubertin" destinataire soit Charles Aubertin, élu membre de l'Académie des Sciences Morales et Politiques dont les ouvrages sur les moeurs et l'esprit public sont nombreux. Ce premier livre de Grand-Carteret qui traite des moeurs allemandes en cette fin de siècle ne pouvait que le concerner.

    L'ouvrage est intéressant à plusieurs titres. Bien que Grand-Carteret soit né en France, il a vécu et étudié à Genève et a bénéficié de cette double culture. Aussi, sa vision des moeurs en Allemagne entre la guerre de 1970, encore proche, et la première guerre mondiale qui se profile, est riche par la densité de sa documentation. Mais l'intérêt de l'ouvrage réside par dessus tout dans le moyen utilisé : la caricature. Dans sa préface, John Grand-Carteret déclare :

    "Il ne nous suffit pas d'étudier les gens chez eux, il faut encore les juger par eux, à l'aide des documents qu'ils nous fournissent eux-mêmes. Entre tous les moyens mis ainsi à notre disposition, les arts graphiques occupent la première place. Contemplez les feuilles illustrées, les gravures populaires, les caricatures d'un peuple, vous en apprendrez plus sur lui, avec cette langue imagée si chaude, si vivante, si pleine en couleurs, que par tout autre témoin de la vie publique. [...] Mais toucher à la caricature, c'est pénétrer dans la vie même des peuples."

    Ce livre est donc le premier d'une longue série que publia John Grand-Carteret. Les domaines sont multiples et divers : de l'histoire à la mode féminine, des polissoneries à la conquête de l'air, de l'homosexualité aux différentes formes d'union sexuelle... tout y passe. Mais son plus riche travail porta sur l'Affaire Dreyfus traitée dans deux ouvrages : le premier sur l'affaire en plein 1898 et l'autre sur Zola en 1907. Son oeuvre, exclusivement basée sur la caricature, est une véritable étude sociale à l'aube de XXe siècle. Méconnue, bien sûr...