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  • 19.1 Luigi Toffoli et Mme Monnerville

    imagetoffoli.jpgUne fois n'est pas coutume mais Hd'H va quitter le XIXe siècle pour un voyage dans le XXe siècle. Je ne suis pas un grand spécialiste de Luigi Toffoli mais, comme chacun de nous, j'ai été sensible aux oeuvres de l'artiste et à son extraordinaire aisance pour faire transparaître les couleurs. C'est pourquoi j'ai été tenté par l'ouvrage qu'Armand Lanoux lui a consacré et qu'il a sous-titré "Le secret du bleu". De bleu, certes, mais aussi de ces coubes simples, de cette géométrie cubique et de l'harmonie d'une composition toujours équilibrée. Où donc Toffoli a-t-il puisé tout ces secrets ?

    Lanoux y révèle les liens entre Luigi Toffoli et André Lhote qui avait plus tôt développé ces mêmes transparences cubiques :

    "Tenez les transparences ! On y est ! On le tient ! Après la signature, avec toutes ses courbes du moi, vous n'avez pas manqué de repèrer les transparences que le peintre emploie avec persistance. C'est évident. Dans toutes les toiles, les lignes se prolongent, des plans se coupent, des objets peints en plénitude laissent voir ce qu'il y a derrière eux. On connait celà depuis Cézanne. André Lhote est passé par là. Il avoue ! Toffoli a connu André Lhote. On le tient !"

    André Lhote. Merci à Toffoli et à Lanoux de nous conduire à l'une des sources du secret. Ma découverte d' André Lhote fera l'objet d'une note prochaine.

    Numériser0004.jpgPour le moment, je suis triste et curieux.

    Triste, car j'ai découvert que le musée créé par la ville de Charenton-le-Pont à qui l'artiste avait légué ses oeuvres, a fermé faute de visiteurs... Ces tableaux ont été rendus aux ayants droit...

    Curieux, parce que la plaquette d'Armand Lanoux que je possède porte une dédicace : celle de Luigi Toffoli qui destine l'ouvrage à Madame Monnerville (l'épouse de Monsieur Gaston Monnerville ?). Autre curiosité : Toffoli, pour dater sa dédicace, aurait peut-être utilisé le nombre "17" porté au crayon, y aurait ajouté un "9" à l'encre et entouré l'ensemble d'un "0" pour former la date de "1970", date à laquelle il aurait offert l'ouvrage à Madame Monnerville. Comme d'habitude Hd'H met la balle dans votre camps, cher lecteur : si vous savez quelque chose sur une éventuelle rencontre entre Luigi Toffoli et Mme Gaston Monnerville n'hésitez pas à nous le faire savoir par un commentaire à cette note. (A suivre...)

     

  • 18.4 Cézanne lit Zola....

    Paul Cezanne.jpgUne fois bien établi l'état des relations entre les deux hommes en 1886, on peut plus aisément envisager les sentiments de Cézanne après sa lecture de L'OEuvre. Ce qui échappe au lecteur, c'est que le héros de L'OEuvre, Claude Lantier ne ressemble que très peu à Cézanne. Croire que Cézanne se soit identifié à lui est méconnaître Cézanne et sa  fine intelligence. Le peintre d'ailleurs se confiera plus tard à Joachim Gasquet que, s'il avait été profondément ému à la lecture d'une foule de souvenirs communs aux deux artistes, il ne se reconnaissait pas dans la folie autodestructrice de Lantier à la fin du roman :

    "...il sentait bien qu'il n'y avait là qu'une nécessité de plan, qu'il devenait, lui, tout à fait absent de la pensée de Zola, que Zola en somme, n'avait pas écrit ses Mémoires, mais un roman et qui faisait partie d'un vaste ensemble longuement médité"

    Cézanne était trop intelligent pour ne pas voir que Lantier portait le lourd héritage de la lignée des Rougon-Macquart. La seule perception qui ait pu faire soufrir Cézanne est sûrement celle qu'il percevait lui-même et que Zola y décrit : la psychologie épouvantable de l'impuissance artistique. Mais deux faits au moins sont là pour écarter toute suspicion d'identification à Cézanne : d'abord les notes préparatoires de Zola qui puise dans tous ces souvenirs de jeunesse et qui met dans Lantier un concentré de tous les peintres qu'il a fréquentés, et ceci sans en faire un impressioniste. Par ailleurs, les Manet, Monet et autre Pissaro qui tous verront dans L'OEuvre  une crainte, un danger qui les visait tous. On cite la réponse de Zola à une jeune collégien, Gustave Coquiot, qui s'étant adressé à lui pour lui demander les véritables noms des personnages de L'OEuvre s'est vu répondre par Zola :

    "... à quoi bon vous citer des noms, ce sont ceux de vaincus que vous ne connaissez point sans doute."

    Ainsi L'OEuvre n'est pas le facteur qui déclanche la séparation car le ver qui va détruire le fruit de l'amitié est déjà en place. L'OEuvre ne fera que conforter les choses en mettant Cézanne en face d'une réalité qui va très cruellement blesser son orgueil fatigué par les échecs rénouvelés de son art. "Sous l'impulsion des temps écoulés" : seuls ces temps comptent, la page se tourne : Cézanne et Zola ne se reverront plus, ne s'écriront plus...

    Les dernières années seront cruelles pour Cézanne : En 1896, Zola qui sort de la période difficile de son couple, se rend à Aix à l'invitation de son ami Numa Coste. Il ne fait rien pour y rencontrer Cézanne et renouer avec son ami de jeunesse. Ce dernier qui apprit la présence de Zola à Aix en fût submergé par le chagrin de savoir que son ami, en l'évitant, consacrait la rupture.

    Trois autres évènements vont confirmer l'affection de Cézanne. Lors de l'engagement de Zola dans l'Affaire Dreyfus, Cézanne "excusa" son ami par ces mots "Ils l'ont mené en bâteau" . Par ces mots, il croyait défendre celui qu'une grande partie de la France réprouvait. La seconde fois fût pour Cézanne encore plus douloureuse : alors qu'il peignait dans son atelier des Lauves à Aix, c'est son jardinier qui, un matin de septembre 1902, vint lui apprendre le décès tragique de son ami Zola. Il s'enferma dans son atelier "seul avec sa douleur" comme l'écrira John Rewald. Il réalisait peut-être qu'il ne reverrait plus celui qu'il espèrait revoir. Le troisième évènement se situe quelques temps avant sa mort en 1906. Cézanne assiste à Aix à l'inauguration du buste de Zola par Solari à la Bibliothéque Méjanes. Il est assis sur un banc, seul, derrière l'assistance et pleure. Ses pleurs et ses sanglots dureront toute la cérémonie.

    Si L'OEuvre a marqué la rupture des deux hommes, peux-t-on encore écrire que leur amitié en est morte ?

  • 18.3 Cézanne et l'OEuvre de Zola

    cezanne.jpgL'image ci-contre représente un auto-portrait de Paul Cézanne  conservé à la fondation E.G. Bührle à Zurich. Cézanne s'est représenté dans une situation où l'on peut percevoir le peintre absorbé par son oeuvre devant sa toile. Le tableau est daté de la période 1885-1887, celle-là même où il découvrit L'OEuvre de Zola qui fût publiée en 1886. Faut-il penser que les deux amis se fachèrent à la suite de cette lecture ? Pas sûr....

    Pour s'en convaincre, oublions quelques instants que Cézanne ait pu lire le roman de Zola et faisons comme si le roman n'avait jamais été écris. Examinons plutôt les situations de leurs relations avant et après 1886. La correspondance entre les deux hommes, très dense jusque là, s'achève par cette fameuse lettre du 4 avril 1886 :

    "Tout à toi sous l'impulsion des temps écoulés."

    Quand Cézanne écrit ces derniers mots à Zola, il y a déjà fort longtemps que les deux hommes n'ont pas échangé de lettres. La dernière lettre de Cézanne remonte au 25 aoùt 1885, adressée depuis le Jas de Bouffan, la propriété paternelle où il réside à Aix. A cette date, Cézanne vient de traverser une année un peu spéciale : un printemps 1885 où Cézanne est "amoureux" d'une charmante inconnue, "être adoré", dont on ne connaîtra probablement jamais le nom ; un été 1885 plus délicat où, manifestement, il n'est plus le bienvenu à Médan chez les Zola et obligé de loger à Vernon puis à La Roche-Guyon chez Renoir. Selon toutes vraisemblances, Alexandrine, l'épouse de Zola, ne supporte plus la présence du peintre qui fait tache au milieu des habitués de Médan. On a relégué ses tableaux à la cave et les manières, comme le langage, un peu rustres de l'artiste font rire ou agacent.... Et oui, le monde où évoluent les Zola n'est plus celui de Cézanne. Zola a réussi alors que Cézanne galère dans l'incompréhension de sa peinture. Pendant de nombreuses années, c'est Zola qui subviendra à l'existence d'Hortense Fiquet la femme de Cézanne et de son fils Paul que le peintre cache à son père. Zola lui verse, probablement à l'insu d'Alexandrine, ce que Cézanne appelle son "impôt mensuel", une somme de 60 francs par mois qu'il quémande régulièrement à Zola à la fin des années 70. La lassitude et le détachement s'installent.

    Après 1886, beaucoup de choses changent chez les Cézanne comme chez les Zola. D'abord la mort du père de Cézanne qui s'éteint le 23 octobre 1886 laissant un héritage à son fils qui va le placer à l'abris du besoin. L'année 1887 va marquer enfin le début de la reconnaissance du peintre qui va s'étendre jusqu'à sa mort en 1906, période pendant laquelle Vollard, fera la renommée de l'artiste. Plus besoin des subsides de Zola, Cézanne se retire dans sa chère Provence natale. Chez Zola, c'est une autre affaire.... D'abord, sa liaison clandestine avec Jeanne Rozerot dès 1888 et qui lui donnera deux enfants, puis la découverte par Alexandrine de cette liaison en 1891 et enfin les années terribles que vivra le couple jusqu'en 1895. A cette date, Alexandrine, assurée de conserver son statut de Madame Zola, acceptera un modus vivendi qui conviendra à l'écrivain. On connait la suite : alors que Zola, au sommet de son art, recherchait une tribune pour y rayonner (voir "le Balzac de Rodin"), il s'engage dans l'Affaire Dreyfus qui le tiendra englué jusqu'à sa mort tragique de 1902.

    Pensez-vous maintenant que L'OEuvre soit la seule raison de la facherie ? La séparation des amis ne se serait-elle pas accomplie sans le roman ? L'OEuvre est plutôt le repère de deux vies qui basculent. C'est, là encore un livre-charnière, le point d'inflexion où les vies d'après ne sont plus celles d'avant et qui ne laissent plus la place à l'amitié, celle des temps écoulés. Nous avons vu l'extérieur ; nous tenterons d'évoquer dans la prochaine note ce qui est resté à l'intérieur, au fond des coeurs des deux artistes et peût-être y découvrirons-nous que leur amitié n'était pas morte comme on veut nous le faire croire. (A suivre...)

  • 18.2 Zola : L'Impressionniste"

    Marie-Claire Bancquart dans Paris "fin-de-siècle" affirme que "L'OEuvre" de Zola présente une intrigue des plus faibles du cycle des Rougon-Macquart :

    "On croirait à un roman pour midinettes, quand on lit le récit de la rencontre avec le peintre Claude et la jeune Christine, un soir d'orage, sous une porte cochère du quai Bourbon."

    Ce jugement est certes juste si on compare l'intrigue de "L'OEuvre" à celles que Zola nous avait proposées dans l'Assommoir ou dans Germinal. Le côté "fleur bleue" colle bien toutefois aux personnages et ne gène en rien au sens vrai du roman qui, on va le voir, est un roman-charnière, un roman-bilan en rapport direct avec la vie de l'écrivain en 1886. C'est en ce sens qu'il est un roman majeur dans l'oeuvre de Zola. D'ailleurs Marie-Claire Bancquard ne se trompe pas :

    "Et malgré une intrigue si faiblement conçue, on se sent devant un roman fort."

    Numériser0002-1.jpg (*) Si l'on met de côté la bleuette mélodramatique qui se joue entre Claude et Christine, on découvre ce qui fait la force du roman : Zola, l'impressionniste qui n'a pas besoin de pinceau pour peindre quatre admirables chef-d'oeuvres qui constituent la véritable assise du livre. Relisez le roman et vous y trouverez ce travail d'artiste. Zola a fréquenté de près les peintres. Critique d'art à son heure, il en vêcu avec eux les joies et les affres de la création et ses descriptions sont de véritables toiles de maîtres qu'il serait aisé à reproduire tant les mots respirent la couleur. Marie-Claire Bancquart isole quatre compositions qui marquent les étapes de la carrière de Claude Lantier : L'Ile Saint-Louis, les petits hotels face à l'île, la Seine et ses chalands, et le Paris tragique de feu et de sang. Autant de toiles qui composent les décors où évoluent les personnages. Autant de force au point de se demander s'il ne s'agit pas d'un roman inversé oû l'intrigue serait décor et vice-versa. Les évocations de Marie-Claire Bancquard sont là pour l'illustrer:

    "L'île Saint-Louis n'est plus que l'extrèmité de la ville, toute baignée dans une lueur rouge qui est, cette fois, celle de la joie et de l'innocence. Le point de vue change. Paris est maintenant décrit par ses ciels capricieux d'"or" et de "lave", d'"étincelles", opposées aux soirs calmes où la coupole de l'Institut apparait seule en noir sur du "saphir".

    Ces vues sont structurées comme "Les Quatre Saisons" de Cézanne où l'été, le printemps, l'automne et l'hiver rythmeraient la carrière amoureuse et artistique de Claude et de Christine. Mais l'on y retrouve toute l'essence du vêcu de Zola : les escapades de jeunesse à Bennecourt, les charrettes où l'on empile les toiles que l'on présente à l'Expo, le poêle fumant de Mahoudeau que Cézanne peindra, l'irrépprochable Alexandrine, l'"honnête" épouse qui cache une jeunesse qui brinqueballe, c'est aussi l'embrasement de la Commune... C'est Zola lui-même en pleine crise de la quarantaine qui n'a pas encore rencontré "celle qui lui redonnera ses vingt ans". C'est pour tout celà qu'il sagit du roman-bilan-charnière de l'oeuvre de Zola qu'il faut relire avec de nouveaux yeux.

    Nous tenterons dans la prochaine note de le relire avec les yeux de Cézanne, et là, nous aurons encore une autre lecture... (à suivre...)

    (*) Le tableau représenté est l'oeuvre de Johan Barthold Jongkind, "La Seine et Notre-Dame de Paris" (1864) - Musée d'Orsay