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gasquet

  • 18.4 Cézanne lit Zola....

    Paul Cezanne.jpgUne fois bien établi l'état des relations entre les deux hommes en 1886, on peut plus aisément envisager les sentiments de Cézanne après sa lecture de L'OEuvre. Ce qui échappe au lecteur, c'est que le héros de L'OEuvre, Claude Lantier ne ressemble que très peu à Cézanne. Croire que Cézanne se soit identifié à lui est méconnaître Cézanne et sa  fine intelligence. Le peintre d'ailleurs se confiera plus tard à Joachim Gasquet que, s'il avait été profondément ému à la lecture d'une foule de souvenirs communs aux deux artistes, il ne se reconnaissait pas dans la folie autodestructrice de Lantier à la fin du roman :

    "...il sentait bien qu'il n'y avait là qu'une nécessité de plan, qu'il devenait, lui, tout à fait absent de la pensée de Zola, que Zola en somme, n'avait pas écrit ses Mémoires, mais un roman et qui faisait partie d'un vaste ensemble longuement médité"

    Cézanne était trop intelligent pour ne pas voir que Lantier portait le lourd héritage de la lignée des Rougon-Macquart. La seule perception qui ait pu faire soufrir Cézanne est sûrement celle qu'il percevait lui-même et que Zola y décrit : la psychologie épouvantable de l'impuissance artistique. Mais deux faits au moins sont là pour écarter toute suspicion d'identification à Cézanne : d'abord les notes préparatoires de Zola qui puise dans tous ces souvenirs de jeunesse et qui met dans Lantier un concentré de tous les peintres qu'il a fréquentés, et ceci sans en faire un impressioniste. Par ailleurs, les Manet, Monet et autre Pissaro qui tous verront dans L'OEuvre  une crainte, un danger qui les visait tous. On cite la réponse de Zola à une jeune collégien, Gustave Coquiot, qui s'étant adressé à lui pour lui demander les véritables noms des personnages de L'OEuvre s'est vu répondre par Zola :

    "... à quoi bon vous citer des noms, ce sont ceux de vaincus que vous ne connaissez point sans doute."

    Ainsi L'OEuvre n'est pas le facteur qui déclanche la séparation car le ver qui va détruire le fruit de l'amitié est déjà en place. L'OEuvre ne fera que conforter les choses en mettant Cézanne en face d'une réalité qui va très cruellement blesser son orgueil fatigué par les échecs rénouvelés de son art. "Sous l'impulsion des temps écoulés" : seuls ces temps comptent, la page se tourne : Cézanne et Zola ne se reverront plus, ne s'écriront plus...

    Les dernières années seront cruelles pour Cézanne : En 1896, Zola qui sort de la période difficile de son couple, se rend à Aix à l'invitation de son ami Numa Coste. Il ne fait rien pour y rencontrer Cézanne et renouer avec son ami de jeunesse. Ce dernier qui apprit la présence de Zola à Aix en fût submergé par le chagrin de savoir que son ami, en l'évitant, consacrait la rupture.

    Trois autres évènements vont confirmer l'affection de Cézanne. Lors de l'engagement de Zola dans l'Affaire Dreyfus, Cézanne "excusa" son ami par ces mots "Ils l'ont mené en bâteau" . Par ces mots, il croyait défendre celui qu'une grande partie de la France réprouvait. La seconde fois fût pour Cézanne encore plus douloureuse : alors qu'il peignait dans son atelier des Lauves à Aix, c'est son jardinier qui, un matin de septembre 1902, vint lui apprendre le décès tragique de son ami Zola. Il s'enferma dans son atelier "seul avec sa douleur" comme l'écrira John Rewald. Il réalisait peut-être qu'il ne reverrait plus celui qu'il espèrait revoir. Le troisième évènement se situe quelques temps avant sa mort en 1906. Cézanne assiste à Aix à l'inauguration du buste de Zola par Solari à la Bibliothéque Méjanes. Il est assis sur un banc, seul, derrière l'assistance et pleure. Ses pleurs et ses sanglots dureront toute la cérémonie.

    Si L'OEuvre a marqué la rupture des deux hommes, peux-t-on encore écrire que leur amitié en est morte ?

  • 5.2 Emperaire : un peintre inconnu

    Emperaire2.jpgDix ans de plus que Paul Cézanne, Achille Emperaire quitta l'école des beaux-arts d'Aix, chez M. Gibert, en 1858 au moment où Cézanne y faisait son entrée. Il est peu probable qu'il s'y soient connus. Monté à Paris, tout imprégné de l'enthousiasme por la recherche d'une reconnaissance que lui faisait espèrer la capitale, il va, sans le savoir, parcourir les mêmes chemins que Paul Cézanne empruntera. Leurs chemins se rejoindrons en 1872 quand Cézanne l'acceuillera le 18 janvier dans son "réduit" de la rue de Jussieu où il était descendu "pour se réconforter". Mais Achille n'y est pas bien ; il estime que "Paul est assez mal établi. En outre, un vacarme à réveiller les morts", et il cherche un autre logement...  Achille connaissait l'Académie "Suisse" depuis un précédent séjour en 1861. C'est là que les deux amis vont apprendre à se découvrir et partager leur galère. Leur conquête de Paris sera difficile car ils partageront les mêmes visions et conceptions de la peinture. Mais ces conceptions ne sont pas celles du jury du "Salon". Achille sait que sa peinture parait révolutionnaire aux yeux de ceux qu'il appelle "Les Grands de la Terre" et il traite de "farouches" les membres du jury. Ces propos, rapportés par Victor Nicollas, vont plus loin le voir se plaindre "d'avoir à compter avec ce monstre qu'est l'art bourgeois". On croirait s'exprimer Cézanne. Le jour de la présentation de sa toile au jury du salon, il s'aperçoit de la destruction de celle-ci par un verni qu'il n'avait pas eu le temps de tester. Cet accident devait écarter Emperaire de toute participation au salon.

    Mais son avis sur Paris est fondé : "Paris est un vaste tombeau, un simple et terrible mirage pour la généralité. Pour quelques uns qui s'en tirent, mais, croyez-le, il ne sont pas de notre bord, tout le monde succombe". Sa vie fût un calvaire. Misère, épuisement, vache enragée : le Père Tanguy, marchand de couleur qui soutenait aussi Cézanne déclarait qu' "Emperaire avait résolu le difficile problème de vivre à Paris à raison de cinquante centimes par jour ?" Emile Zola serait intervenu en lui faisant proposer une place d'inspecteur des égouts de ParisNicollas raconte qu'Emperaire épouvanté se serait enfui, jugeant, en son âme d'artiste, cette fonction deshonorante. Dégoutté, Achille Emperaire retourna à Aix finir sa vie où le silence et le lumineux recueillement d'une nature bienveillante vont le consoler des déconvenues de la vie. Après le reste de sa vie, passée aux cotés de son jeune ami , le poète Joacquin Gasquet, il mourut à l'age de 69 ans le 8 janvier 1898.