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pressencé

  • 11.8 Le Balzac de Rodin : vers une reconnaissance ?

    Rodin Steinchen.jpgL'Histoire nous montre qu'à chaque grande querelle artistique, souvent alimentée par une influence politique - et surtout dans ces circonstances -, l'artiste qui en est la victime en ressort, à la fin, grandi. Un peu comme si les méandres des "affaires" seraient dissipées par la reconnaissance sans frontière de la réalité novatrice de l'artiste. La publication de la note du Comité de la SGDL sera le point de départ de la réaction de nombreuses personnalités qui, dans la foulée de Mathias Morhardt, vont élever une farouche protestation et soutenir Rodin.

    "Les amis et les admirateurs de Rodin, considèrent que l'ordre du jour voté par le Comité de la Société des Gens de Lettres est sans importance au point de vue artistique, encourageant de toute leur sympathie l'artiste à mener à bonne fin son oeuvre sans s'arrêter aux circonstances actuelles et expriment l'espoir que, dans un pays noble et raffiné comme la France, il ne cessera d'être, de la part du public, l'objet des égards et du respect auxquels lui donnent droit sa haute probité et son admirable carrière."

    Cette circulaire de protestation, qui porte les signatures des proches de Rodin, va déclancher, comme le rapporte Judith Cladel (Rodin,  Sa vie glorieuse, sa vie inconnue - Grasset, 1936), un feu d'artifices d'adhésions. Cette liste, non limitative, mérite énumération : Toulouse-Lautrec, Albert Besnard, Vincent d'Indy, Paul Adam, Henry Becque, Paul Signac, Maximilien Luce, Catulle Mendés, Courteline, Paul Fort, Alfred Valette, Aristide Maillol, Bourdelle, Georges Clemenceau, Henry Cros, Lucien Guitry, Claude Debussy, Camille Mauclair, Jules Renard, André Berthelot, Claude Monet, Alfred Bruneau, Mme J.-B. Carpeaux, Lugné-Poë, Georges Rodenbach, J.-E. Blanche, Constantin Meunier, Jules Desbois, J.-P. Toulet, Jean Moréas, Henry de Régnier, Frantz Jourdain, Séverine, Pierre Louys, Anatole France, etc...

    Tout celà dans la tourmente de l'affaire Dreyfus qui ne va pas manquer d'interférer comme elle interfèrera dans tout ce qui agite cette fin de siècle. Il ne faut pas être surpris de n'y pas trouver le nom de Zola qui vient d'être condamné et qui est contraint à l'éxil en Angleterre. Altercations, insultes, duels mêmes, viennent troubler cette période que Rodin se garde bien d'envenimer :

    "Comment voulez vous que j'ajoute encore aux difficultés que j'éprouve ? La lutte pour la sculpture prend tout mon temps et toutes mes forces. Et je n'arrive pas à triompher !..."

    Bien que volontairement en dehors des problèmes, Rodin va s'y trouver mêlé. Tous les souscripteurs sont dreyfusards. Certains comme Francis de Pressencé demandèrent que l'on ajoute à la liste des anti-dreyfusards comme Forain ou Rochefort qui refusèrent. Comme celà opportunait Rodin, on vit, au contraire, des défenseurs de Dreyfus comme Georges Clemenceau se fâcher et déclarer à Morhardt :

    "Mon cher Confrère, M. Rodin ayant exprimé à un des rédacteurs de l'Aurore sa crainte de voir un trop grand nombre d'amis de Zola souscrire pour la statue de Balzac, je vous prie de retirer mon nom de la liste qui est entre vos mains."

    Irrité par tout ce tapage, Rodin prit la décision de conserver sa statue, de ne la livrer à personne : elle allait devoir finir ses jours au fond de son jardin de Meudon.

    Nous devons à un jeune photographe américain, Edward Steichen, la reconnaissance de l'avoir ressortie de l'oubli. Comme le feront plus tard ces jeunes étudiants américains qui sauvèrent l'atelier de Paul Cézanne de la destruction, Edward Steichen, par ses clichés volés à la fantasmagorie de la nuit, prit l'image (ci-dessus) de la statue qui fit le tour du monde avec sa publication dans la prestigieuse revue de l'époque "Camera Work".

    bazfalc.jpgIl fallut attendre le 23 novembre 1902 pour témoigner à Rodin la reconnaissance. Curieusement ce fût lors de l'inauguration du Balzac de Falguière (ci-contre) qui fut choisi comme remplaçant de Rodin par la SGDL. C'est Abel Hermant, alors président de la SGDL qui eut ces paroles :

    "L'oeuvre que vous avez devant les yeux (il parle de celle de Falguière alors décédé) est trop forte pour que je craigne d'évoquer ici des souvenirs concurrents ; le nom de Falguière est trop grand pour que je craigne de lui porter ombrage en prononçant le grand nom de Rodin, c'est mon devoir ; Falguière, s'il m'écoutait, ne me pardonnerait pas d'y manquer. J'aurais beau me taire, votre mémoire serait fidèle et réparerait mon omission ; car, même en regard du Balzac vivant, tangible, qui est ici, le fantôme de l'autre persiste, plane, obsédant et inoubliable."

    Judith Cladel, qui rapporte ces propos, ajoute qu'à cet instant, la foule se leva, se tourna vers Rodin pour "une longue et délirante ovation".

    L'hommage mérité à Rodin me rappelle une scène presque semblable. Celle que vivra Cézanne, au seuil de sa mort en 1906. Il assiste à Aix, assis sur un banc du dernier rang, à l'inauguration d'un buste de Zola réalisé par Solari. Cézanne, seul, pleure son amitié stupidement perdue depuis 1885. Et là, il n'y aura personne pour l'en consoler.

    Le Balzac de Rodin attendra 1936. C'est encore Morhardt, l'ami de toujours, qui, à la tête d'un autre Comité, va réussir à faire installer la statue à Vavin, au carrefour du Bd Raspail et du boulevard Montparnasse, là où elle est encore aujourd'hui. C'est Maillol et Despiau qui dévoilèrent la statue et c'est le sculpteur Wlérick qui prononça ces quelques mots :

    "Quel n'était pas le pouvoir de cet homme qui, déjà avait révolutionné la sculpture et qui, à soixante ans, remis tout en question avec cette statue belle autant que les plus belles !

    On peut penser que l'histoire est terminée. Détrompez-vous, j'ai encore quelque chose à vous dire... (à suivre...)